William Grey arrêta subitement de taper et poussa un soupir lourd en frustration. Et encore un début foireux pour ce foutu roman.
Pour la énième fois de la journée, il arracha rageusement la feuille presque encore vierge et la roula négligemment en boule. Tu t'es surpassé, même pas atteint la cinquième ligne. Bravo Will, t'as jamais fait pire de toute ta vie.
Maugréant contre sa perte fulgurante d'inspiration, il jeta l'ébauche de roman dans la corbeille à papier, qui n'avait jamais été autant utilisée dans une même journée. Elle était déjà à moitié pleine et il était quasiment sûr qu'elle le serait totalement d'ici quelques heures.
Nerveux, William Grey fit craquer ses doigts, comme chaque fois qu'il était contrarié. Le son cassant des articulations ne firent que l'exaspérer un peu plus, et il préféra donner un coup de dents haineux dans son sandwich au thon.
Il avait toujours détesté le thon, mais apparemment sa femme Molly semblait ne jamais sans souvenir. Ou du moins faisait-elle semblant.
Végétarienne, elle refusait catégoriquement de toucher de la viande, même pour faire un sandwich.
Le faire soi-même ? Impensable. Will avait bien d'autres chats à fouetter. Comme sa bon sang d'inspiration qui se faisait la malle.
Remettant distraitement une feuille vierge dans la machine, Will pensa avec nostalgie au bon temps d'avant, comme il aimait l'appeler. Jeune marié, son plus grand plaisir était de s'asseoir devant sa machine à écrire, installée en été à l'ombre d'un arbre, et de laisser ses doigts courir allègrement sur les touches, tandis que les pensées cascadaient dans sa tête en une farandole de mots. Autrefois, il avait su remplir plus de 300 pages blanches avec aisance, formant ce qu'il appelait son chef d'½uvre. Chef d'½uvre qui finit ses jours dans un tiroir poussiéreux, après avoir essuyé plusieurs refus.
Vous pensez vraiment que les gens payent pour lire ce que leur enfant de 7 ans pourraient écrire ?
Depuis, les mots avaient décidés de faire leurs valises et ses doigts ne courraient plus sur les touches. Ils préféraient courir sur la télécommande.
Brittany entra dans la salle à manger, le teint pâle et les jambes tremblantes. Vic l'attendait près du frigo, ses bras négligemment croisés, ses yeux aciers la dévisageant longuement. Jamais la jeune fille ne s'était senti aussi mal depuis que
Cette fois, Will envoya la machine à écrire contre le mur d'un mouvement furieux, et le bruit sourd de l'impact résonna longuement dans la pièce. Le brouillon du roman était tâché d'encre et gisait, abattu en plein vol, au milieu des ressorts et des touches.
Il se passa de longues secondes avant que William Grey ne prenne conscience de ce qu'il venait de faire. Il regardait d'un ½il vide les débris de sa vieille machine qui lui avait été offerte pour ses 17 ans, et ses pensées s'effilochèrent comme un vêtement mal cousu. Il suivit des yeux la course de la touche M qui roulait sur le parquet, avant de s'arrêter mollement en butant contre le tapis. Bien joué Will, au moins comme ça t'auras plus de problèmes d'inspiration.
Il se prit la tête dans les mains et donna un coup de pied dans la corbeille qu'il gratifia d'un « Merde » bien senti. Tous les débuts de roman qu'il avait jeté s'envolèrent en même temps et vinrent ajouter une petite touche de fin du monde à la pièce déjà sens dessus dessous. Fou de colère contre lui-même, William Grey donna un violent coup de poing dans le mur de béton, et il entendit distinctement tous ses doigts se briser dans un seul craquement lugubre. Une douleur fulgurante l'assaillit à cet instant, et il poussa un hurlement ponctué de jurons.
Décidément Will, tu es dans une forme olympique aujourd'hui.
« Ferme-la toi », gémit-il d'une voix étouffée.
Des bruits de pas précipités annoncèrent la venue de Molly Grey. Lorsqu'elle ouvrit la porte, Will fut assailli par la bonne odeur de la cuisine qui embaumait le tablier à carreaux écossais de sa femme. Petite, un peu ronde au niveau des hanches, Molly Grey était la caricature de la parfaite ménagère, ses cheveux blonds négligés retenus par un bandeau blanc qu'elle mettait lorsqu'elle faisait la poussière. Un chiffon dans une main, un produit détergeant dans l'autre, elle affichait une expression catastrophée. Cette image aurait fait rire Will s'il n'avait pas eu si mal.
« Willy, tout va bien ? »
Bien sur ma chérie, je viens de traverser une crise mémorable de folie, j'ai cassé le seul cadeau que mon père m'ait jamais offert et j'ai une main réduite en bouillie, mais à part cela je me porte comme un charme.
« Je crois que je me suis brisé les doigts, pleurnicha-t-il pitoyablement, Je peux plus les bouger »
Molly regardait avec effarement le désordre qui régnait dans la pièce, ce qui énerva profondément son mari. Comme d'habitude, elle se souciait plus de sa maison que de lui-même.
« Mais qu'est-ce qui s'est passé ici ?, demanda-t-elle d'une toute petite voix incrédule, Willy, qu'est-ce que tu as fait... »
Son regard accrocha les débris de feu la machine à écrire, et Will devina précisément ce à quoi elle venait de penser.
Ça va être difficile de récupérer les taches d'encre sur le parquet.
« Molly, ma main... » répéta-t-il, et cette fois cela eu l'effet escompté.
La ménagère ouvrit de grands yeux affolés et se précipita vers son mari qui commençait à larmoyer. Elle tenta de regarder ses doigts, mais une telle souffrance le prit lorsqu'elle le toucha qu'elle préféra renoncer.
« Je t'emmène aux urgences, déclara-t-elle en posant ses produits ménagers puis, alors qu'ils descendaient les escaliers, elle répéta encore : Willy, mais qu'est-ce que tu as fait... »
William Grey ne releva pas, malgré son agacement grandissant.
Il avait besoin d'elle pour conduire la voiture jusqu'à l'hôpital.